Hélène Forgeait, inquiéteuse de certitudes. Autour de propositions esthétiques généreuses et diverses, Hélène Forgeait pose une multitude d’interrogations sur son époque, son quotidien, et autour de l’Homme contemporain qui l’accompagne.
Car sans nul doute, Hélène Forgeait est une land artiste. Land Artiste au sens virtuel du territoire hybride qu’elle arpente. Performeuse de ses créations comme dans ses enseignements, la plasticienne poursuit une recherche qui se déploie sur différents médiums. Photographies, sculptures, dessins, gravures et dispositifs performatifs… cette plasticienne polymorphe dialogue avec ses spectateurs autour d’une esthétique relationnelle de tous les instants. Loin des théories de Nicolas Bourriaud ou de Claire Bishop, qui dans les années 90 cantonnaient l’Esthétique Relationnelle dans un art dont les oeuvres évolueraient « en fonction des relations inter-humaines, qu’elles suscitent ou produisent, privilégiant l’interaction et l’expérience partagée plutôt que l’objet statique », Hélène Forgeait axe sa pratique sur un art qui ne se coupe jamais de l’objet. A travers des productions qui font relation, Forgeait fabrique des pièces artistiques qui fonctionnent comme autant d’Objeux. Néologisme de Francis Ponge, l’Objeu se propose comme un objet qui devient langue et jeu… de mots, d’idées et chez Forgeait aussi des accessoires utilisés lors de ses performances publiques. Ainsi, lors des séquences photographiques de la section Labo de son Homme Contemporain, les « modèles » de Forgeait se démènent avec un objet improbable (tricot, bande Velpo, rayon de lumière, toile de jersey, vitre, grille de fer-forgé, smartphone, Mannequin de vitrine, etc…). Autant d’objets, liens narratifs, d’histoires de sculptures absurdes à la Erwin Wurm ou de fictions séquencées à la Duane Michals.
Inquiétante étrangeté
Là, l’objet-mannequin (de vitrine) impliqué dans les séquences noir et blanc de Forgeait donne aux tirages où s’arroge la place de l’humain ou le côtoie, une inquiétante étrangeté au monde que le travail de l’artiste met à jour. Un monde à la Blade Runner où l’objet humanoïde se fond dans les accessoires d’un Musée de Cire. Un monde où le vrai et le faux dialoguent, échangent, mentent et démentent de la réalité photographique qui rattrape installations, performances, sculptures, dessins ou peintures avec lesquels la plasticienne accentue le jeu surréaliste de son Homme Contemporain. Ici, Hélène Forgeait entre dans une esthétique du jeu, jeu de mains comme de mots d’un Hervé Fischer fort de son Art Sociologique. Une pratique que l’artiste canadien développa dès 1974, avec Fred Forest et Jean-Paul Thénot, forte de concepts qui manipulent mots, dessins ou empreintes et allégoriques. Si, selon Walter Benjamin « les allégories sont au domaine de la pensée ce que sont les ruines au domaine des choses » Hélène Forgeait reconstruit de manière innée les intuitions de ces pionniers à coups d’échanges entre faits sociologiques et historiques, entre l’art et la société. D’ici à affirmer que « l’art sociologique est un art relationnel » Forgeait en dessine une approche contemporaine et construit un art collaboratif propre autour d’un archipel de pratiques de sa grand oeuvre : Homme contemporain miroir de son public. Vaste programme pour cette jeune femme qui a traversé plusieurs reconversions professionnelles en conservant une passion du dialogue avec ses contemporains, un amour pour la chorégraphie et un atavisme familial pour l’invention musicale. Car chaque action de Forgeait, chaque pièce, chaque projet, chaque exposition est une orchestration en soi : une oeuvre à part entière. Composition, dialogue avec des co-auteurs, des structures ou des institutions, mais surtout avec ses « regardeurs ». Spectateurs de tous âges et de toutes conditions à qui elle raconte une histoire qui prend place dans SA partition d’allégories au monde qu’elle révèle en « Homme »… de son temps.
Traces d’une Histoire
La Femme est un Homme comme les autres, et, les productions d’Hélène Forgeait sont autant de cailloux à suivre patiemment sur les traces de cet Homme contemporain. Homme de Forgeait, sorte de Modulor maison, miroir qui fait de l’artiste son propre sujet d’observation. Chaque pièce devient une part de cet Homme contemporain dans lequel Forgeait se fond. Chaque oeuvre devient alors objet de la contemporanéité de cet Homme là, d’une histoire d’où Hélène observe son époque telle une comédie humaine. Modèles et reflets, sujets et concepts, attirances et rejets sur lesquels Hélène mène l’enquête. Par son oeuvre, elle collectionne les preuves de cette humanité à travers ses pièces. Comme un jeu, objeu, chaque photo, peinture, sculpture, geste est objet. Et ces objets parlent, dialoguent avec ses spectateurs. Jouent de leur, de notre, vision. Car chaque production de Forgeait est une performance dans laquelle l’artiste abandonne un morceau de son âme à l’Art comme une lettre à un ami-spectateur. Ce qui fait que ces performances de vie, empreints des grands exemples comme la grande Marina Abramovic ; telles les empreintes de sa vie de femme, de mère, d’artiste et d’Humaine de son époque. Une oeuvre qui égrène autant de productions à suivre pour embrasser (embraser) la photographie de son Homme Contemporain. A nous d’en re-trouver les indices. Car, telles les prises de vues du photographe du Blow up d’Antonioni (personnage inspiré du grand photographe britannique David Bailey) révélaient dans la chambre noire le corps d’un délit que cache un jardin anglais, les oeuvres d’Hélène Forgeait (quelles qu’en soient leur médium) cachent et révèlent le corps de cet Homme contemporain derrière qui agit l’artiste. Alors que la photographie fige le temps d’une réalité, les photos performées de Forgeait capturent une sur-réalité, une absence de preuve de l’irréel, donnant l’humanité des choses à une absence de vie qu’elle recrée à façon. Ses âmes en céramique, ses assemblages picturaux, ses installations in situ fonctionnent sur la même logique d’un design dans lequel l’usager se cache dans l’oeuvre. Lorsqu’au tournant des années 90, le photographe Bernard Faucon imagine des instantanés de mannequins d’enfants, chaque mise en scène cache un jeune garçon en chair et en os. C’est cette inquiétante étrangeté qui habite la sur-humanité des simulacres de Forgeait à travers ces portes manteaux de la mode, « Répliquants » à la Blade Runner que l’artiste incruste comme accessoires d’arrêt sur image de son regard sur une humanité figée par son cadre.
Un nouveau territoire artistique
Nomade à travers ses médiums, loin de Faucon, Forgeait pourrait sans doute se reconnaitre dans les gestes artistiques de mise en scène du plasticien français, François Méchain (1948-2019). Ce concepteur d’installation, photographe, et sculpteur nomade, se qualifiait d’inquiéteur de certitudes. Or Forgeait est de cette engeance. Son Homme contemporain est rempli de certitudes face à une artiste inquiète qui rejoint Méchain dans ce melting-point (point de fusion) nomade. Cette peintre, plasticienne, sculptrice, performeuse procède à travers ses dispositifs à autant de relevés d’humanité : celle de sa famille, ses amis, ses ateliers, ses pratiques, son vécu, sa générosité, son département du Val d’Oise ou sa région (L’ile de France ) qui redéfinissent son territoire de jeu. Un espace qui relève de ses envies et réflexions de comédie contemporaine autant que de ses enthousiasmes qui s’augment chaque jour de pratiques nouvelles. Espace artistique de dialogue, ce M2 artistique, comme dirait Fred Forest, est un espace sans limite qu’elle offre à ses spectateurs et par lequel ses objeux énergisent ses derniers. Autant d’oeuvres qu’elle devra (ex) poser comme statuaires à son Homme Contemporain, pour se reconnaitre inquiéteuse de certitudes d’un Art Sociologique, un art « éveilleur de consciences » et libre de toutes contraintes relationnelles.
Jean Jacques Gay (Historien, PhD et Critique d’Art – Aica France) Septembre 2026.